Extrait de l’homélie du Pape François pour les Cendres le 14 février 2018

Le temps du Carême est un temps favorable pour corriger les accords dissonants de notre vie chrétienne et accueillir l’annonce de la Pâque du Seigneur toujours nouvelle, joyeuse et pleine d’espérance…/…

Arrête-toi un peu, laisse cette agitation et cette course insensée qui remplit le cœur de l’amertume de sentir que l’on n’arrive jamais à rien …/…

Arrête-toi un peu devant le regard hautain, le commentaire fugace et méprisant qui naît de l’oubli de la tendresse, de la compassion et du respect dans la rencontre des autres, en particulier de ceux qui sont vulnérables, blessés et même de ceux qui sont empêtrés dans le péché et l’erreur.

Arrête-toi un peu devant l’obsession de vouloir tout contrôler, tout savoir, tout dévaster, qui naît de l’oubli de la gratitude face au don de la vie et à tant de bien reçu.

Arrête-toi un peu devant le bruit assourdissant qui atrophie et étourdit nos oreilles et qui nous fait oublier le pouvoir fécond et créateur du silence.

Arrête-toi un peu devant l’attitude favorisant des sentiments stériles, inféconds qui surgissent de l’enfermement et de l’apitoiement sur soi-même et qui conduisent à oublier d’aller à rencontre des autres pour partager les fardeaux et les souffrances.

Arrête-toi devant la vacuité de ce qui est immédiat, momentané et éphémère, qui nous prive de nos racines, de nos liens, de la valeur des parcours et du fait de nous savoir toujours en chemin.

Arrête-toi pour regarder et contempler !

Regarde les signes qui empêchent d’éteindre la charité, qui maintiennent vive la flamme de la foi et de l’espérance. Visages vivants de la tendresse et de la bonté de Dieu qui agit au milieu de nous.

Regarde le visage de nos familles qui continuent à miser jour après jour, avec beaucoup d’effort, pour aller de l’avant dans la vie et qui, entre les contraintes et les difficultés, ne cessent pas de tout tenter pour faire de leur maison une école de l’amour.

Regarde les visages interpellant de nos enfants et des jeunes porteurs d’avenir et d’espérance, porteurs d’un lendemain et d’un potentiel qui exigent dévouement et protection. Germes vivants de l’amour et de la vie qui se fraient toujours un passage au milieu de nos calculs mesquins et égoïstes.

Regarde les visages de nos anciens, marqués par le passage du temps ; visages porteurs de la mémoire vivante de nos peuples. Visages de la sagesse agissante de Dieu.

Regarde les visages de nos malades et de tous ceux qui s’en occupent ; visages qui, dans leur vulnérabilité et dans leur service, nous rappellent que la valeur de chaque personne ne peut jamais être réduite à une question de calcul ou d’utilité.

Regarde et contemple le visage de l’Amour Crucifié qui, aujourd’hui, sur la croix, continue d’être porteur d’espérance ; main tendue à ceux qui se sentent crucifiés, qui font l’expérience dans leur vie du poids leurs échecs, de leurs désenchantements et de leurs déceptions.

Regarde et contemple le visage concret du Christ crucifié par amour de tous sans exclusion. De tous ? Oui, de tous. Regarder son visage est l’invitation pleine d’espérance de ce temps de Carême pour vaincre les démons de la méfiance, de l’apathie et de la résignation. Visage qui nous incite à nous écrier : le Royaume de Dieu est possible !

Arrête-toi, regarde et reviens.

Reviens à la Maison de ton Père. Reviens, sans peur, vers les bras ouverts et impatients de ton Père riche en miséricorde qui t’attend (cf. Ep. 2,4).

Reviens ! Sans peur, c’est le temps favorable pour revenir à la maison, à la maison « de mon Père et de votre Père » (cf. Jn. 20,17). C’est le temps pour se laisser toucher le cœur… Rester sur le chemin du mal n’est que source d’illusion et de tristesse. La vraie vie est quelque chose de bien différent et notre cœur le sait bien. Dieu ne se lasse pas et ne se lassera pas de tendre la main.

Reviens, sans peur, pour faire l’expérience de la tendresse de Dieu qui guérit et réconcilie.  Laisse le Seigneur guérir les blessures du péché et accomplir la prophétie faite à nos pères : « Je vous donnerai un cœur nouveau, je mettrai en vous un esprit nouveau. J’ôterai de votre chair le cœur de pierre, je vous donnerai un cœur de chair » (Ez. 36,26).

Arrête-toi, regarde et reviens !

Une bonne douche

Nos conversations de table en communauté religieuse sont souvent parsemées de taquineries et d’éclats de rire. Nous aimons entre autres évoquer des souvenirs de nos années au séminaire. Récemment, avec le Père Gallet, nous nous rappelions certaines lectures de table et particulièrement un ouvrage portant sur les bienséances et les recommandations de vie en communauté, y compris sur l’hygiène. Ce livre, il me semble, datait de la première moitié du XXème siècle. Parmi les points relevés, on rappelait aux Frères qu’il convenait de se laver les pieds au moins une fois … par mois. Voilà qui nous fait sourire aujourd’hui, à l’ère de la douche quotidienne, où les soins du corps prennent une place prépondérante. Certains toilettages sont quasi rituels ; il faut être propre, il faut être beau, il faut porter des vêtements tendance et  avoir un style fashion. Que de jeunes sont ainsi pointés du doigt parce qu’ils ne portent pas de marques ou n’ont pas une coupe de cheveux à la mode. Ils peuvent s’en trouver exclus d’un groupe de camarades et tournés en ridicule. Ils sont un peu à l’image des lépreux dont nous parlent les lectures de ce dimanche. Ils sont en quelque sorte considérés comme ayant « des vêtements déchirés et les cheveux en désordre« , comme des « impurs«  ne se fondant pas dans les modes du moment et qu’il faut maintenir à distance.

Mercredi, nous entrerons dans le temps du Carême. Les invitations pressantes de la liturgie ne manqueront pas : « Déchirez vos cœurs et non pas vos vêtements » nous dira le Seigneur par la bouche du prophète Joël. Avec le psalmiste, nous supplierons le Dieu de toute miséricorde : « Lave-moi tout entier de ma faute, purifie-moi de mon offense ». Il ne s’agira pas de se livrer à un toilettage extérieur visant à soigner notre paraître. Nous entrerons dans une période privilégiée de purification et de sanctification. Nous sommes malades. Notre maladie à tous, notre lèpre à nous, c’est celle du péché. Nous ne vivons plus dans le milieu juif des temps anciens, à devoir crier  » impur, impur « . Pour le faire, encore devrions-nous le reconnaître. Nous sommes au contraire immergés dans un monde désacralisé où l’on est familier du péché. Sans même parfois nous en rendre compte, nous vivons au quotidien avec « notre crasse » – morale et spirituelle – qui sclérose notre cœur et alourdit nos pas.

Durant mes années passées en Afrique de l’Ouest, au terme d’heures de conduite en voiture sur les pistes en latérite, j’appréciais une bonne douche à l’arrivée. Un peu de fraîcheur pour dissiper la sueur, quelle saveur ! Mais il y avait plus. L’eau ruisselant sur mon corps devenait rougeâtre, emportant avec elle la poussière collée à ma peau que je n’avais pas même remarquée. Ainsi en est-il trop souvent de notre âme. Elle est imprégnée de l’air pollué de notre monde. Il nous faut aller vers Jésus. C’est ce que nous allons faire résolument durant le Carême. Pauvres malades que nous sommes, il nous faut tomber à genoux devant Lui et Le supplier : « Si tu le veux, tu peux me purifier ». Et Jésus, n’en doutons pas, ne cesse de nous répéter : « Je le veux, sois purifié ».

Père Gilles Morin, curé