Depuis 60 ans

J’avais deux ans. Du fond de ma Bretagne, je ne connaissais pas mon « Ave Maria ». Ma famille n’était pas encore montée à Paris. Comment aurais-je pu soupçonner qu’au 351 de la rue Lecourbe, cette prière pluriséculaire s’élevait avec une force particulière à l’occasion d’un événement qui allait marquer la vie de notre quartier : l’érection en paroisse de la chapelle Notre-Dame de Nazareth tenue par les Religieux de Saint Vincent de Paul ? C’était il y a 60 ans.

En ces six décennies, que d’ « Ave Maria » se sont élevés de ce lieu de prière ! Que de prêtres, de Frères et de laïcs ont travaillé généreusement dans la vigne plantée par le Seigneur et ont remis au Maître le produit de leurs travaux apostoliques. « Je voudrais les énumérer ici, les grands, les petits, les moyens, mais cela ferait toute une litanie ». En ce jour et d’une manière particulière, je les réunis tous dans le Cœur Immaculé de la Vierge Marie, Notre-Dame de Nazareth, et je m’y place avec eux.

Parmi eux, nous voulons pourtant remercier spécialement l’un de nos fidèles collaborateurs, Monsieur Paul Claude Vaseux, notre sacristain bénévole depuis … 60 ans. Il était là, dès les origines. Depuis sa naissance, il a cheminé avec notre congrégation, il a grandi au patronage, il a servi la messe, il a accompli ce service discret mais ô combien précieux de la sacristie. Aujourd’hui, ceux qui participeront à la messe de 10h entendront Monseigneur Eric de Moulins-Beaufort prononcer ces mots : « Nous, André Cardinal Vingt-Trois, par la grâce de Dieu et du Siège Apostolique, Archevêque de Paris, vu l’Ordonnance du 14 avril 1937, instituant une Médaille du Mérite diocésain pour le Diocèse de Paris,  sur la proposition qui nous a été faite par le Père Gilles Morin, curé de la paroisse Notre-Dame de Nazareth, attendu que Monsieur Paul Claude Vaseux a assuré bénévolement, pendant soixante ans, de bons et fidèles services en tant que sacristain de la paroisse Notre-Dame de Nazareth qui fête le 8 octobre son 60ème anniversaire, Nous avons décerné à Monsieur Paul Claude Vaseux la Médaille d’Argent du Mérite diocésain qu’il pourra porter dans les cérémonies ou manifestations religieuses du Diocèse de Paris. »

Cet événement situé dans le cadre du 60ème anniversaire de notre paroisse doit nous conduire à nous interroger : Pour moi, ma paroisse, c’est quoi ? Est-ce vraiment comme une famille ? Alors, qu’est-ce que je fais pour elle ? Quels sont mes engagements envers elle ? Suis-je un agent de l’évangélisation ? Encore une fois, l’exemple de Monsieur Paul Claude Vaseux doit nous interpeller.

« La paroisse, nous dit le pape François, est  » l’Église elle-même qui vit au milieu des maisons de ses fils et de ses filles  » …/… La paroisse est présence ecclésiale sur le territoire, lieu de l’écoute de la Parole, de la croissance de la vie chrétienne, du dialogue, de l’annonce, de la charité généreuse, de l’adoration et de la célébration. À travers toutes ses activités, la paroisse encourage et forme ses membres pour qu’ils soient des agents de l’évangélisation. Elle est communauté de communautés, sanctuaire où les assoiffés viennent boire pour continuer à marcher, et centre d’un constant envoi missionnaire. (Evangelii gaudium n°28)

Aujourd’hui, à l’âge de 62 ans, je connais mon « Ave Maria ». Depuis de longues années, je le répète et le répète encore, particulièrement par la prière du chapelet. En ce mois du rosaire, unissons-nous tous autour de Marie, notre Mère et notre Reine. Aimons la chanter et la prier ; c’est notre Patronne. Rendons grâce à Dieu pour toutes les personnes qui, depuis octobre 1957, ont œuvré au sein de cette paroisse ; pour ceux qui sont partis au loin, pour les défunts qui comptent sur nos prières, pour tous ceux qui ont rejoint le Père et qui se réjouissent avec nous de l’œuvre accomplie dans la vigne du Seigneur.

Père Gilles Morin, curé

Fils Damien, Frère Damien

Il est nouveau au patronage. Il n’a que 9 ans et a tout à découvrir sur le plan de la foi. Il était à côté d’un camarade lorsque, sur la cour, il m’a salué pour la première fois.

  • Bonjour Monsieur, m’a-t-il dit avec un large sourire

Et son camarade de le reprendre aussitôt

  • On ne dit pas Monsieur, on dit « Père« 

Peu après, entrant dans le bureau du Frère Damien, il lui lance

  • Bonjour Fils Damien

Et celui-ci, retenant un fou-rire, de le reprendre gentiment en lui précisant

  • On ne dit pas « Fils Damien » mais « Frère Damien« 

Bien sûr, Damien de Parscau est fils, fils de ses parents, certes, mais plus encore « fils de Dieu ». C’est là son plus beau titre de noblesse. Sa consécration totale au Seigneur s’inscrit dans la radicalité de la grâce de son baptême. Elle n’est pas un sacrement ; Damien ne devient pas prêtre. Il est Religieux … Religieux Frère.

« Selon la doctrine traditionnelle de l’Eglise, écrivait le pape Jean-Paul II, de par sa nature, la vie consacrée n’est ni laïque ni cléricale et, de ce fait, la « consécration laïque » constitue en soi un état complet de profession de conseils évangéliques. Elle a donc pour la personne comme pour l’Eglise, une valeur spécifique, indépendante du ministère sacré ». Et parlant des religieux frères, le pape affirmait : « Ils proclament à tous la parole du Seigneur : « Tous, vous êtes des frères » »

À l’occasion de l’événement des vœux perpétuels de notre Frère Damien, laissons résonner l’enseignement de ce saint pape contenu dans l’exhortation apostolique « Vita consecrata » : « Pour qui reçoit le don inestimable de suivre de plus près le Seigneur Jésus, il paraît évident qu’Il peut et doit être aimé d’un cœur sans partage, que l’on peut Lui consacrer toute sa vie et pas seulement certains gestes, certains moments ou certaines activités… Pour la personne captivée dans le secret de son cœur par la beauté et la bonté du Seigneur, ce qui peut paraître un gaspillage aux yeux des hommes est une réponse d’amour évidente, c’est une gratitude enthousiaste pour avoir été admise de manière toute spéciale à la connaissance du Fils et au partage de sa divine mission dans le monde. » Et le saint pape de faire remarquer : « Notre monde, dans lequel les traces de Dieu semblent souvent perdues de vue, éprouve l’urgent besoin d’un témoignage prophétique fort de la part des personnes consacrées ». Jean-Paul II n’hésite pas alors à lancer : « « Qu’en serait-il du monde, s’il n’y avait les religieux ? » Au-delà des estimations superficielles en fonction de l’utilité, la vie consacrée est importante précisément parce qu’elle est surabondance de gratuité et d’amour, et elle l’est d’autant plus que ce monde risque d’être étouffé par le tourbillon de l’éphémère. Sans ce signe concret, la charité de l’ensemble de l’Eglise risquerait de se refroidir, le paradoxe salvifique de l’Evangile de s’émousser, le « sel » de la foi de se diluer dans un monde en voie de sécularisation. La vie de l’Eglise et la société elle-même ont besoin de personnes capables de se consacrer totalement à Dieu et aux autres pour l’amour de Dieu… En effet, on a besoin de personnes … qui mettent en jeu leur propre vie pour que d’autres aient la vie et l’espérance ».

Posons-nous la question : Qu’en serait-il de notre paroisse, de cette grande œuvre de Nazareth, s’il n’y avait un Frère, – un Frère qui est fils de Dieu, comme nous -, un Frère qui nous rappelle l’absolu et la primauté de Dieu, un Frère qui nous proclame : « Tous, vous êtes des frères » ?

Père Gilles Morin, curé