Rechercher la justice sans haïr ; couronner le tout par la miséricorde

 

Certaines phrases auxquelles nous sommes habituées, relues dans des contextes particuliers, prennent alors une intensité que l’on n’avait guère soupçonnée.

Ainsi ces lignes du Concile Vatican II qui enseignent qu’« en la personne des évêques assistés des prêtres, c’est le Seigneur Jésus-Christ, Pontife suprême, qui est présent au milieu des croyants » (LG 21).

Ainsi plus encore celles de Jésus rapportées par l’Evangéliste Saint Jean (15, 18-21) : « Si le monde a de la haine contre vous, sachez qu’il en a eu d’abord contre moi.
Si vous apparteniez au monde, le monde aimerait ce qui est à lui. Mais vous n’appartenez pas au monde, puisque je vous ai choisis en vous prenant dans le monde ; voilà pourquoi le monde a de la haine contre vous. Rappelez-vous la parole que je vous ai dite : un serviteur n’est pas plus grand que son maître. Si l’on m’a persécuté, on vous persécutera, vous aussi. Si l’on a gardé ma parole, on gardera aussi la vôtre. Les gens vous traiteront ainsi à cause de mon nom, parce qu’ils ne connaissent pas Celui qui m’a envoyé »
.

 

Vous devinez combien ces mots peuvent résonner dans le cœur du primat des Gaules, le Cardinal Philippe Barbarin, soumis à un véritable lynchage médiatique. Par-delà sa personne, c’est l’Eglise qui est une fois de plus agressée comme en bien d’autres circonstances, particulièrement – remarquons-le –  à l’approche de Noël et de Pâques.

 

« Mort à cet homme ! … Crucifie-le ! Crucifie-le ! » crient tous ensemble les grands prêtres, les chefs et le peuple.  Ce revirement de la foule qui a acclamé le Nazaréen quelques jours auparavant lors de son entrée à Jérusalem, ce déchainement de violence vis-à-vis de ce rabbi qui a pourtant accomplit des signes et des prodiges et n’a fait que tu bien, comment l’expliquer si ce n’est par une manipulation des grands prêtres et la spirale enclenchée de la haine ? Un sondage de la revue Le point pose actuellement cette question aux internautes : « Le Cardinal Barbarin doit-il démissionner ? ». Ils étaient 66,2%, mercredi, à répondre clairement « Oui ». Que connaissent-ils pourtant de l’accusation portée contre l’archevêque de Lyon ? Comment oser se prononcer lors même que les enquêtes sont encore en cours ? Voilà que Mgr. Philippe Barbarin, louangé à certaines heures passées, est poussé à la démission par la vox populi. Il est condamné médiatiquement avant tout procès. Exit la présomption d’innocence.

 

Rappelons-nous le saint Pape Jean-Paul II, acclamé tant de fois comme le Christ en son entrée triomphale à Jérusalem, qui connut lui aussi des heures de virulences médiatiques, au point qu’un député français alla jusqu’à réclamer qu’il fut conduit devant un tribunal international.

Rappelons-nous encore le pape Benoît XVI qui fut tant caricaturé et honni, et qui se voit reconnaître aujourd’hui le mérite d’avoir établi, avec une fermeté particulière, des règles de mise en lumière des drames de la pédophilie, demandant aux évêques de «toujours suivre les prescriptions des lois civiles» pour «déférer aux autorités compétentes» tout prêtre signalé comme pédophile.

 

Nous sommes dans l’année de la Miséricorde.  « La miséricorde n’est pas contraire à la justice » a rappelé notre pape François dans sa bulle d’indiction de Jubilé extraordinaire de la miséricorde. On peut, on doit, en appeler à la justice et l’honorer. Faut-il pour autant en arriver à se déchaîner dans un débordement de haine par des cris équivalents à des « À mort ! crucifie-le ! ». Laissons résonner en nous le récit de la Passion. D’un côté, il y a les grands prêtres, les chefs et le peuple ; de l’autre il y a le Christ, toute miséricorde. Que choisissons-nous ? Où nous plaçons-nous ? Résolument, faisons le choix de la justice miséricordieuse de Jésus crucifié.

 

Père Gilles Morin,

Curé

Accusée publiquement, absoute privément

 

Etait-ce la première fois ? Qui saurait le dire ? Si, pris de soupçons à son égard, on l’avait interrogée, elle n’aurait pas manqué de jurer haut et fort son innocence. Jamais, ô grand jamais elle n’avait commis l’adultère. Mais en ce jour, tout vacille pour elle ; Pas moyen de nier, d’esquiver, de tergiverser : elle a été prise en flagrant délit. La condamnation est donc incontournable, la lapidation inéluctable. Telle est la loi ; il y va de la justice. Nul ne doit y échapper. Son péché ne restera pas caché.

 

Voilà donc cette femme conduite sur la place publique. Elle est huée, conspuée, humiliée. Elle est traînée jusqu’à ce rabbi qui suscite tant de scandales, à commencer par celui de la miséricorde. N’est-ce pas Lui, ce Jésus, qui a affirmé : « N’allez pas croire que je sois venu abolir la Loi ou les Prophètes ; je ne suis pas venu abolir, mais accomplir. Car je vous le dis, en vérité : avant que ne passent le ciel et la terre, pas un i, pas un point sur l’i, ne passera de la Loi …» (Mt 517-18) ? Voyons donc ce qu’il prescrira et comment il s’en sortira. Il devra bien, lui aussi, respecter la Loi et plier devant la justice. Nous connaissons la suite : cette pécheresse accusée publiquement est absoute privément. Tous se sont retirés ; nul n’a finalement été témoin du triomphe de la Miséricorde. Elle seule, la sauvée, peut exulter.

 

C’était il y a quelques semaines, j’étais au confessionnal. Une jeune femme s’agenouille. Elle était venue librement, humblement, pauvrement. Elle n’était nullement adultère mais simplement pécheresse comme vous et moi. En un certain sens, son accusation fut pourtant publique. Il y avait en effet un témoin, là, tout proche, avec elle, collé à elle. C’était sa fille de deux ans qu’elle tenait dans ses bras. Quelle merveille ! Tandis que sa maman implorait le pardon de Dieu, l’enfant observait avec curiosité. Que comprenait-elle ? Qui pourrait le dire ? Au terme de la confession, mes mains s’élevèrent pour bénir, mes lèvres prononcèrent les paroles qui redonnent vie : « Et moi, au nom du Père, et du Fils et du Saint-Esprit, je te pardonne tous tes péchés ». Le visage de la maman s’illumina. Elle venait de recevoir au plus profond d’elle-même les flots de Miséricorde jaillis du cœur du Christ.  Puis ce furent ces paroles toutes simples du prêtre : « Va en paix ! ». Cette maman, toute à la joie, aurait bien voulu se lever, mais voilà que sa petite s’accrochait à la grille du confessionnal. Pas facile de la faire lâcher prise ; pas évident de détendre les doigts de sa main pour pouvoir enfin se relever et  s’en aller dans la paix. C’est comme si cette fillette voulait dire à sa maman : « Mais reste donc ; ici sont l’amour et la tendresse ; ici se trouve le trésor de la miséricorde ».

 

Nous approchons de la Semaine Sainte. Nous sommes tout proches de la Journée du Pardon qui, je le répète, aura lieu en notre église le lundi 21 mars. Passerons-nous à côté de la grâce du sacrement qui nous est proposé ? Aurons-nous la joie de nous laisser relever et sauver ? Saurons-nous accorder cette joie au prêtre et plus encore à Dieu ? Laissons-nous porter par la Vierge Marie, notre maman du Ciel, jusqu’à son divin Fils qui est toute Miséricorde. Quelle et paix et quelle grâce de s’entendre dire : « Je te pardonne ! Va en paix ! »

 

Père Gilles Morin,

Curé