S’agenouiller devant qui ?

Il faut le dire et le répéter à ce pharisien de l’évangile : Jésus est bien plus qu’un prophète, il est le messie, le Fils du Dieu vivant. Il sait qui est cette femme qui se jette à ses pieds. Il connaît l’entièreté de son histoire peu édifiante ; il a en pleine lumière jusqu’aux moindres recoins de son cœur. Cette pécheresse publique qui s’incruste chez Syméon considère comme vital de s’effondrer devant Celui qui est toute miséricorde. Pour cela, elle est prête à tout.

 

Oui, Jésus sait qui est cette femme. Lucidement et volontairement, il accepte que ses pieds soient baignés des larmes de cette pénitente, qu’ils soient baisés par des lèvres souillées par tant de fautes avilissantes. Il accepte même qu’ils soient essuyés par ces cheveux qui jusqu’alors étaient signes de l’orgueil et du plaisir coupable. Cette femme de mauvaise vie, il ne l’accuse pas, il ne la confond pas. Il sait combien ce qui se passe en elle, en ce moment, est au-delà de tout discours. Il se contente d’adresser à cette pécheresse au cœur aimant ces mots de résurrection et de vie : « Tes péchés sont pardonnés…Ta foi t’a sauvée. Va en paix ».

 

Nombreux sont ceux qui, dans les semaines à venir, vont se prosterner, non devant le Dieu trois fois saint mais devant les « dieux » du stade. Le mondial est lancé, les excès vont se multiplier, les passions se déchaîner. On va idolâtrer des hommes talentueux, des génies du ballon rond, des virtuoses du football. Certains seront prêts à tout pour les approcher et les toucher, les honorer et les louer. Ils repartiront, fiers et enthousiastes, s’imaginant que leur existence s’en trouvera changée. Nulle star du football, si brillante soit-elle, n’aura pourtant osé leur dire : « Tes péchés sont pardonnés…Ta foi t’a sauvée. Va en paix ». Aucune vedette du stade, si célèbre soit-elle, n’aura eu le pouvoir de transfigurer leur vie.

 

Les prêtres ne sont ordinairement ni des génies ni des stars. Leurs limites et leurs défauts s’étalent trop souvent sous nos yeux. Pourtant, en des moments privilégiés, ils tiennent la place du Christ, ils prononcent les paroles du Christ, ils prodiguent la miséricorde du Christ. Il faut donc venir vers eux comme on vient vers le Christ. Eux peuvent nous dire : « Tes péchés sont pardonnés…Ta foi t’a sauvée. Va en paix ». Eux encore ont ce pouvoir de nous relever et de nous transfigurer. N’est-ce donc pas eux que nous devrions chercher à approcher ? N’est-ce pas devant eux que nous devrions nous agenouiller ? « Quand vous voyez un prêtre, pensez à Notre Seigneur », disait le saint curé d’Ars. Le samedi 26 juin, ceux parmi nous qui le pourront se rendront à la Cathédrale pour les ordinations sacerdotales. Ils approcheront les nouveaux prêtres, ils s’inclineront et même s’agenouilleront pour recevoir leur bénédiction. Tout simplement parce qu’ils savent que le ministère de ces hommes sera marqué par ces mots de résurrection et de vie : «Tes péchés sont pardonnés…Ta foi t’a sauvée. Va en paix ».

 

Père Gilles Morin

Curé

Beaucoup plus qu’édifiant

J’ai grandi dans le XVème arrondissement, sur la paroisse St Jean-Baptiste de Grenelle où j’étais enfant de chœur. Je me souviens que par deux ou trois fois, j’ai eu discrètement l’audace de vider la burette de vin au retour à la sacristie. C’était bon. Voilà qui n’est guère édifiant. Je n’ai jamais surpris l’un de nos servants d’autel se livrer à une telle délectation. Mais eux sont si édifiants … et sûrement bien meilleurs que moi à leur âge.

 

On raconte qu’un enfant fut par contre surpris dans une sacristie alors qu’il embrassait une grande hostie non-consacrée. Le prêtre lui fit remarquer que Jésus n’était pas encore là. Le petit lui répondit alors : « Je sais mais quand il arrivera, la première chose qu’il y trouvera, c’est mon baiser ». Voilà qui est tellement plus édifiant.

 

Les enfants de notre paroisse qui font leur première communion en cette Fête-Dieu s’y sont préparés de tout leur cœur. Ils ont déjà admiré une hostie livrée à leur adoration dans le Saint-Sacrement. Ils ont même déjà goûté une hostie non consacrée. Au moment de la consécration, la première chose que Jésus va trouver, c’est leur regard de contemplatifs, c’est le baiser intérieur de leur cœur. Au moment de la communion, ces enfants savoureront au plus intime d’eux-mêmes ce qui est indicible, le corps de Jésus venant dans leur corps. Que c’est édifiant !

 

Qu’elle est belle la solennité de ce jour : celle du Saint-Sacrement, celle du corps et du sang du Seigneur, celle de la Fête-Dieu. Elle n’existe que parce qu’il y a des prêtres pour faire descendre sur nos autels l’Amour incarné. Nous ne pouvons admirer Jésus et le recevoir en nourriture que parce qu’il y a des prêtres qui, ne faisant qu’un avec le Christ, prononcent ces paroles inouïes : « Ceci est mon Corps livré … ceci est mon Sang versé ». Il faut que nous en soyons bien conscients lorsque, nous mettant en procession, nous suivrons le prêtre tenant l’Hostie pour être adorée et acclamée.

 

Il y a quelques semaines, j’étais en pèlerinage à Ars avec nos servants d’autels (si édifiants). Dimanche dernier, notre paroisse était à son tour en pèlerinage à Notre-Dame de Liesse pour demander à la Vierge Marie, de nous obtenir de nombreux et saints prêtres. J’en ai la conviction profonde. Ici, à Notre-Dame de Nazareth, se lèveront de bons et saints prêtres … moins pécheurs que moi et meilleurs que moi.

 

Il y a près de 150 ans, un ancien enfant de chœur donnait ce témoignage sur son curé qui n’était autre que Jean-Marie Vianney : « J’étais frappé de voir qu’après la consécration, élevant les yeux et les mains, M. le Curé demeurait jusqu’à cinq minutes dans une sorte d’extase. Nous nous disions, mes camarades et moi, qu’il voyait le Bon Dieu ».

 

Je ne sais ce que les enfants de chœur et les fidèles ont vu lorsque j’ai célébré la messe au quotidien durant mes 25 années de sacerdoce. Je ne sais ce que vous verrez tous en cette solennité de la Fête-Dieu. Ou plutôt, si je le sais : vous verrez non point le pauvre prêtre jubilaire que je suis mais vous verrez Dieu. Oui, vous verrez Dieu, présent dans l’Hostie consacrée. Et voir Dieu, c’est plus qu’édifiant … c’est …, c’est … Pardonnez-moi mais je ne trouve pas de mot pour le dire.

 

 

Père Gilles Morin

Curé