Ce que Dieu a uni

Quelle grâce que de recevoir la vie et de grandir au sein d’une famille unie, choyé par la tendresse de ses parents qui, au jour le jour, vous admire et vous protège, déversant sur vous les flots de leur amour ! Nos parents sont notre histoire. Ils nous ont façonné tout en respectant notre liberté. Ils sont gravés pour la vie au plus profond de notre être. Nous leur devons respect et reconnaissance. Ne l’oublions jamais.

On imagine alors le sacrifice à consentir lorsque vient le temps de les « quitter ». On ne s’éloigne de ces êtres qui nous sont chers, que par un appel à un amour brûlant qui nous pousse à notre tour à tout donner. On ne saurait s’exiler du nid familial où nous avons grandi, par simple caprice ou course effrénée aux plaisirs.  Il faut un émerveillement, qui suscite une séduction, qui elle-même conduit au don.

« Cette fois-ci, voilà l’os de mes os et la chair de ma chair » : Tel est le cri du cœur qui retentit dans la première lecture de ce dimanche et qui n’est autre que celui de tout jeune amoureux, homme ou femme, créé à l’image et à la ressemblance de Dieu. Á cause de cet émerveillement et depuis la nuit des temps, l’homme quitte son père et sa mère, il s’attache à sa femme pour ne faire plus avec elle qu’un seul cœur et une seule chair.

Que j’admire ces familles radieuses où l’on s’aime et qui, en notre monde désorienté et déstabilisé, nous offre le témoignage visible de l’être même de Dieu, comme incarné sur notre terre ! Nous en avons tellement besoin.

Que j’admire ceux parmi vous, et je sais qu’ils sont nombreux, qui vivent en couple bien des désaccords et des tensions, qui frôlent parfois l’explosion, mais qui allant jusqu’à l’héroïsme, font tout pour préserver leur union que Dieu a bénie.

Que j’admire aussi ceux qui, touchés de plein fouet par le drame du divorce, ayant été lâchés par leur conjoint(e) ou acculés à s’en tenir à distance, en souffrent et en pleurent, sans pour autant s’aigrir ni se durcir, restant toujours ouverts au pardon et à la compassion !

Comment ignorer enfin ceux qui, frappés par des épreuves conjugales, ont connu l’effondrement de leur première union et, de par les circonstances de la vie, en ont établi une nouvelle. Dans le langage courant, nous les nommons les « divorcés remariés ». Certains d’entre eux sont investis dans des services d’Eglise ; ils sont aux antipodes de la récrimination ou de la revendication. De leur place, de dimanche en dimanche, ils font une communion de désir. Ils nous rappellent que la table eucharistique n’est ni un droit ni un dû. Ils nous préservent de la tentation pharisaïque de vouloir bâtir une Eglise de purs.  Ils reconnaissent la beauté du plan de Dieu sur l’amour humain et savent s’en émerveiller. Que souhaitent-ils pour leurs enfants, sinon les préserver des épreuves conjugales qu’ils ont eux-mêmes rencontrées … sinon les voir un jour les quitter pour s’attacher à leur femme, à leur mari, pour ne faire plus qu’un seul cœur et une seule chair.

« Quitter » : ce mot se trouve 127 fois dans l’Ancien Testament et 38 fois dans le Nouveau. Il nous faut laisser résonner cet appel de Dieu. Ici-bas, puissions-nous supplier Dieu de ne jamais permettre que nous soyons séparés de Lui. Un jour viendra où il nous faudra quitter cette terre si belle où nous vivons et que nous aimons, pour nous attacher à Dieu dans le Ciel et ne plus faire qu’un avec Lui éternellement.

 

Père Gilles Morin

Curé

Te regarder, t’écouter, t’aider et t’aimer

Il est des événements qui nous marquent ; certains sont solennels et d’envergure, d’autres apparemment plus anodins nous laissent pourtant des traces indélébiles. Il est des souvenirs que l’on ne peut chasser de notre esprit, qui refont périodiquement surface  et restent gravés dans notre mémoire. Ainsi en est-il de cette rencontre qui remontent à quelques années, tandis  que j’étais en mission au Burkina Faso.

 

C’était devant la poste de Bobo-Dioulasso. Un pauvre vint vers moi et, tendant la main, quémanda  une pièce. Les poches de ma soutane blanche étaient vides. Je me rendais à une cérémonie et étais pressé par le temps. Je lui répondis à la hâte que je n’avais rien à lui donner. Il insistait ; je persistais. S’approcha alors un homme relativement jeune qui, tout en lui remettant une pièce, lui dit d’un ton sec : « Laisse tomber ; tu n’obtiendras rien de lui ; les prêtres sont tous des égoïstes nantis qui ne pensent qu’à l’argent ». Puis tous deux s’éloignèrent. J’étais comme assommé. J’aurais voulu réagir ; je restais coi. Que répondre en effet ? Aux yeux de ces hommes, les faits venaient de parler. Quelle image du prêtre venais-je de donner ? Certes, je n’avais pas menti, mes poches étaient bel et bien vides. Mais, …. oui, mais j’avais cherché à me débarrasser à la hâte de ce pauvre. Je ne l’avais pas même regardé. J’étais incapable de mettre un visage sur le son de cette voix qui m’avait supplié. J’avais  détourné mon visage d’un pauvre. Jamais mon modèle, Saint Vincent de Paul, ne se serait comporté ainsi. Se pressaient alors à mon esprit ces paroles de l’Evangile : « J’avais faim et vous ne m’avez pas donné à manger ; j’avais soif … j’étais nu …Ce que vous n’avez pas fait au plus petit de mes frères, à moi non plus vous ne l’avez pas fait ».

 

Cher pauvre dont j’ignore le nom, je ne sais si aujourd’hui encore tu te souviens de moi. Pour ma part, je ne t’ai pas oublié et, par-delà les années qui s’écoulent et les distances qui nous séparent, je continue de prier pour toi. Pardonne-moi ! … pardonne-moi de ne pas t’avoir accueilli, de ne pas t’avoir consacré de mon temps, de ne pas avoir posé sur toi un regard qui donne envie de vivre, d’exister, et qui te dit que tu es aimé. Nous nous reverrons … un jour … ce jour où tu pourras légitimement dire au Seigneur : « J’avais faim, j’étais en difficulté, j’étais en marge de la société … et il ne m’a même pas regardé ».  Puisses-tu alors ajouter : « Mais, Seigneur, pardonne-lui ». Puisse aussi, ce jour-là, se lever d’autres pauvres affirmant bien nettement : « Pitié pour lui, Seigneur ; nous le reconnaissons ; il nous a aimé ; il nous a aidé ; il a posé sur nous son regard de tendresse et de bonté ».

 

En cette fête de rentrée, allons les uns vers les autres. Accueillons-nous ; regardons-nous, aimons-nous ; et s’il y a lieu de le faire, pardonnons-nous. Cherchons à mettre un peu plus de noms sur un peu plus de visages. Que ce jour s’inscrive dans notre histoire pour que, quand viendra Le Grand Jour, nous ayons l’immense joie de nous retrouver dans la gloire et de pouvoir affirmer en toute vérité : « Je te reconnais ; tu m’as regardé, tu m’as accueilli, tu m’as aidé, tu m’as aimé »

Père Gilles Morin

Curé