Chère ???

 

Pardonne-moi ces points d’interrogation mais j’ignore ton prénom. Je ne connais pas non plus ton âge : 10 ans ? 12 ans ? Ce mercredi 1er octobre, j’ai bien trouvé ta lettre … mais par terre, dans la cour du patronage des garçons. Elle n’était pas signée. Visiblement d’ailleurs, elle ne m’était pas destinée.

« Tes sortie avec combien de fille ? écris-tu (Je respecte ton orthographe)

Si je teu demandé de sortir avec moi, tu diré quoi ?

En réalité je te le fait par lettre car je pourais pas te le dire en fasse. Mais sinon, si je devait te noté par 10, je mettré 9 ou 8 ou 10 voilâ. Répond moi »

 

Je te réponds donc, moi qui ai trouvé ta lettre, et non point celui auquel tu voulais l’adresser et dont j’ignore également le nom. Ne sois pas trop déçue. Ce n’est que moi, mais je te réponds de tout cœur.

 

Tu connais sans doute au moins un peu le Pape François. Aujourd’hui, il est réuni à Rome avec des évêques du monde entier pour réfléchir sur la famille et le mariage. Il s’agit de ce qu’on appelle un synode. Ce mot vient d’un terme grec qui signifie littéralement « chemin parcouru ensemble ». Durant les deux semaines qui viennent, ces hommes d’Eglise vont d’abord prier puis travailler avec les lumières de l’Esprit-Saint pour éclairer notre monde sur la splendeur et la grandeur de la famille et du mariage dans le plan de Dieu. Je t’encourage beaucoup, toi aussi, à bien prier pour eux.

 

J’espère que tu as une famille unie, avec ton papa et ta maman. Même si ce n’est pas le cas, tu souhaiterais sûrement avoir une telle famille. C’est si beau ; c’est une telle école de bonheur. Voilà un bel idéal qui se prépare et ne s’improvise pas. Il faut avoir un cœur rempli d’amour … et l’Amour, ce n’est pas une simple attirance vers un garçon. Tu as écrit ta lettre le 1er octobre, en la fête de la petite Thérèse de l’Enfant-Jésus. Sais-tu ce qu’elle disait ? : « Aimer, c’est tout donner et se donner soi-même ». Pour aimer en vérité, il faut donc non pas papillonner de garçon en garçon mais se garder et se former pour pouvoir un jour « se donner et tout donner ». C’est ce qu’on appelle le mariage. Ce sera sans doute l’un des plus beaux jours de ta vie. Encore une fois, cela ne s’improvise pas.

Plus tard, peut-être interrogeras-tu l’homme dont tu seras tombée éperdument amoureuse.

« Tu es sorti avec combien de filles ? ».

Quelle réponse espèreras-tu alors ?

« 5, 10, 15 » etc … ou

« Aucune, car tu es pour moi la première ; je me suis gardé pour toi ; je me suis réservé pour toi ; mon cœur est à toi ; il est pour toi ».

Tu n’auras aucunement à noter ton bien aimé. Tu ne penseras qu’à tout donner pour édifier … édifier avec lui une famille qui puisse te combler de bonheur.

Tu sais, en ce dimanche, des foules vont marcher pour clamer la grandeur et la beauté du mariage et de la famille. Aide-les. Comment ? Non point en  « courant après les garçons  » ni en regardant l’amour comme un jeu d’émotions et de sentiments qui se font et se défont, mais en portant dans ton cœur le désir de fonder une vraie famille qui dure toujours … une famille composée d’un papa et d’une maman qui s’aiment vraiment et pour toujours, et qui ont la joie de donner naissance à leurs enfants.

 

Au fait, il faut quand même que je réponde à tes questions. Je commence par te dire que ce serait pour moi une très grande joie si tous les garçons de ton âge, au patronage, pouvaient te répondre : « Je ne suis sorti avec aucune fille » … Et « Non, je ne sortirai pas avec toi » … pour les motifs que je viens de t’exposer.

Quant à moi, tu le sais, je suis prêtre. Je te réponds pourtant en toute simplicité :

« Non, je ne suis jamais sorti avec aucune fille ». Parce que, tu sais, j’ai un grand amour dans ma vie. Il s’appelle Dieu. Et lui, si vraiment je voulais le noter, ce serait 10/10 et même 50/50 et même 1000/1000 et bien au-delà.

 

Père Gilles Morin, curé

Désobéissance

 

C’était il y a quelques semaines ; assise sur le bitume près de ses précieux journaux, elle était là, comme à l’accoutumée. Me voyant arriver, dignement elle s’était levée. Plus sale que jamais, son visage pourtant rayonnait. Ma poignée de main me valut un gracieux sourire et un chaleureux merci. Il y avait longtemps que je ne l’avais vu, aussi ces retrouvailles furent-elles  une joie réciproque. Elle parlait, parlait … plus prolixe que jamais.

Voulez-vous un café ? lui proposai-je

Volontiers, acquiesça-t-elle

Elle dégusta devant-moi la boisson que je lui tendais et notre conversation se prolongea. C’était un temps de grâce. Je lui fis savoir que je ne l’oubliais pas et que je parlais d’elle aux paroissiens de Notre-Dame de Nazareth, que je la recommandais aux prières … y compris à celles des enfants du patronage et de la colonie. Elle me fit alors cette demande :       – « S’il vous plaît, ne parlez plus de moi ».

 

Je ne connais toujours pas le nom de cette pauvresse, mais qu’elle me pardonne ma désobéissance. Il ne me plaît pas de ne pas parler d’elle. N’est-elle pas si souvent sur nos pas et sous nos yeux ? « S’il est vrai que dans le Christ on se réconforte les uns les autres, si l’on s’encourage dans l’amour … si l’on a de la tendresse et de la pitié … » il nous devient impossible de sombrer dans l’indifférence et de poursuivre froidement notre route.

– Quoi ! me direz-vous ; mais elle est tellement crasseuse et nauséabonde … et puis elle n’a même plus toute sa tête … et parfois elle réagit de manière tellement inattendue etc …

« Quoi ! vous répondrai-je avec Saint Vincent-de-Paul, être chrétien et voir son frère affligé sans pleurer avec lui, sans être malade avec lui … c’est être sans charité, c’est être chrétien en peinture, c’est n’avoir pas d’humanité, c’est être pire que les bêtes …/… Si nous avions un peu de cet amour de Dieu, demeurerions-nous les bras croisés ? Ceux que nous pourrions assister, les laisserions-nous périr ? Oh ! Non, la charité ne peut demeurer oisive, elle nous applique au salut et à la consolation des autres ». Et « Monsieur Vincent »− comme on l’appelait alors − de nous rappeler que la charité n’est pas un simple sentiment à l’eau de rose. Regardons le Christ : « Il se dépouilla lui-même en prenant la condition de serviteur » s’abaissant lui-même « en devenant obéissant jusqu’à mourir, et à mourir sur une croix« . « Tu dis que tu aimes Dieu, nous répète saint Vincent-de-Paul, alors aimes ton prochain, particulièrement les pauvres. Ce sont nos seigneurs, nos maîtres, nos rois. Il faut les aimer « aux dépens de nos bras et à la sueur de nos visages » ; Et rappelle-toi : « Dieu aime les pauvres, et par conséquent il aime ceux qui aiment les pauvres« . »

 

En ce dimanche, Jésus, par la Parole, s’adresse à chacun de nous : « Mon enfant, va travailler aujourd’hui à ma vigne … Sors, va vers ton prochain, va vers le pauvre… Mais, au fait, connais-tu seulement le nom et le visage d’un pauvre ? Va, sors ! » Et Jésus de nous interroger : « Mon enfant, que vas-tu me répondre ? … et surtout … que vas-tu faire ?

 

Père Gilles Morin, curé