« Omni modo Christus annuntietur »

 

« Que le Christ soit annoncé de toutes les manières »

(Devise de notre Congrégation des Religieux de Saint Vincent-de-Paul)

 

Cher Père Lecuyer, vous n’aimez guère que l’on parle de vous ; cet éditorial risque donc de susciter en vous une certaine gêne. Il est des choses que vous préfèreriez garder dans le secret de votre cœur. À l’occasion de votre jubilé, je me sens pourtant poussé à les partager.

 

« Cherchez le Seigneur tant qu’il se laisse trouver » nous lance en ce dimanche le prophète Isaïe. Vous avez cherché ; vous avez trouvé. Pour acquérir ce trésor, vous avez tout quitté. C’était il y a 60 ans ; vous écriviez alors : « Je suis décidé à me donner tout entier et pour toute ma vie à Dieu dans la Congrégation, et promets de faire tous mes efforts pour devenir un vrai frère de Saint Vincent de Paul, fidèle à sa vocation et soumis à ses Supérieurs ».

Votre histoire vous confirme promptement que les pensées et les chemins du Seigneur ne sont ni les vôtres ni les nôtres. Quelques jours à peine après cet engagement magnifique de vos premiers vœux, vous vous retrouvez sérieusement éprouvé dans votre santé. C’est alité que vous écrivez à votre supérieur : « Je voudrais vous redire toute ma joie d’être tout à Dieu dans la Congrégation. Le Seigneur dans son amour mystérieux et infini est passé et n’a pas tardé à me faire remarquer que je lui appartenais tout entier. Quelle consolation, quelle joie douloureuse de me sentir au Seigneur dans cette épreuve qu’il m’envoie ! Dieu soit béni ! Rien n’est perdu et je ne veux rien perdre pour la moisson. Aussi c’est avec toute ma puissance d’amour que j’offre au Seigneur cette croix et lui demande de m’aider à la soulever avec lui« .

« La moisson » … le mot est lancé et  marquera toute votre vie. Votre cœur est celui d’un semeur, d’un chasseur et d’un pasteur. Durant ces soixante années, vous êtes sorti à toute heure pour ensemencer les cœurs,  vous êtes resté à l’affut de toute âme ignorante et pécheresse, vous avez marché à la tête de votre troupeau sans jamais vous arrêter … car « l’amour ne reste pas en chemin« .

 

Ces lignes écrites de votre main il y a bien longtemps révèlent votre cœur d’apôtre qui aujourd’hui encore reste débordant de zèle. C’était en octobre 1959 ; vous étiez alors en Algérie : “La dernière arrivée des renforts n’est pas bonne, écriviez-vous, les réactions religieuses sont quasi nulles, cause non de mauvaise volonté mais d’ignorance…/… 8 sur 65 se sont déclarés sans religion. Cette proportion est angoissante“. Bien cher Père, durant vos 60 années de Vie Religieuse, vous avez vu cette proportion s’aggraver, la France se déchristianiser. Pas question pour vous de vous résigner mais bien plutôt d’annoncer, de proclamer, de témoigner, d’aimer. Vous êtes Religieux de Saint Vincent-de-Paul. Votre devise est donc : « Que le Christ soit annoncé de toutes les manières !«  Vous en vivez … Merci pour ce beau témoignage que nous nous plaisons à souligner en cette fête de rentrée, à l’orée de cette nouvelle année pastorale durant laquelle notre pape François continuera de nous exhorter à sortir pour évangéliser, et où notre archevêque le Cardinal André Vingt-Trois nous pressera, particulièrement durant l’Avent 2014, à porter la Bonne Nouvelle à tous … et « de toutes les manières ».

 

Père Gilles Morin, curé

Ostentation ou dissimulation ?

 

La croix de Jésus est « scandale pour les juifs et folie pour les païens« , selon l’expression bien connue de l’apôtre Paul. Ne devrait-on pas la cacher et se contenter de pleurer ? Comment se peut-il que les chrétiens se plaisent à la montrer et la vénérer ? Au lendemain de la consécration de la basilique de l’Anastasis (du Saint sépulcre), le 14 septembre 335, l’évêque de Jérusalem montra pour la première fois à la foule le bois sacré de la croix du Sauveur, retrouvé par Sainte Hélène, mère de l’empereur Constantin. Cette date du 14 septembre fut choisie par la suite pour célébrer une fête qu’on appela « Exaltation de la précieuse et vivifiante Croix » parce que son rite principal consistait en une ostension solennelle d’une relique de la vraie croix. Ce geste manifestait devant tous que la Croix est glorieuse parce qu’en elle la mort est vaincue par la vie.

 

Je repense à cette maman qui avait demandé le baptême pour le bébé qu’elle venait de mettre au monde. Alors qu’on l’informait du geste qui allait être posé sur le front de son enfant, elle se récria : « Ah ! non, vous ne ferez pas ce signe de croix sur mon enfant ! c’est le signe de la mort ». Non madame, c’est le signe de l’Amour infini de Dieu pour chacun d’entre nous, celui du triomphe de la Vie sur la mort.

 

Dans le cœur des chrétiens, la Croix est comme plantée, honorée, vénérée. Signe de l’amour fou de Dieu pour chacun d’entre nous, trophée de victoire, elle est faite pour être montrée. L’Eglise prône son ostentation ; notre monde commande trop souvent sa dissimulation. Alors que la Croix de Jésus suscite notre vénération ; elle provoque chez nombre de nos contemporains la réprobation, voire même la profanation.  « Cachez cette Croix » : tel semble être le message distillé et parfois martelé dans notre société marquée par une laïcité militante visant l’exclusion de Dieu. « Non, ne la cache pas, nous dit Jésus ; ne me cache pas ; sur ce bois je suis mort pour toi ; j’ai fait triomphé la Vie pour toi ».

 

Il y a quelques mois, au terme d’une rencontre avec un petit africain du patronage, celui-ci m’avoua qu’il n’avait pas de croix à la maison. Bien volontiers, je lui en remis une dorée d’une hauteur d’environ 12 cm, tout en lui faisant cette recommandation : « Tu la poses sur ta table de nuit ou tu l’accroches au mur de ta chambre. Elle t’aidera ainsi à prier ». Le lendemain, que vois-je ? Mon petit, débarquant sur la cour avec un large sourire et, suspendue à son cou, bien ostensible, sa croix dorée de 12 cm frappée par les rayons du soleil … croix étincelante sur un visage rayonnant. Que c’était beau !

 

Notre fondateur, le Père Jean-Léon le Prévost, aimait à dire : « Ce serait mauvais signe si nous n’apercevions pas devant nous La croix de notre Seigneur ». Vivre sans contempler cette Croix et sans tracer ce signe magnifique sur notre corps pour le graver plus profondément en notre cœur, quel vide et quelle obscurité ! Au contraire, contempler la Croix, l’avoir sous nos yeux, à notre cou, en notre cœur … admirer cette croix, − « Croix inénarrable, Croix inestimable, Croix qui fulgure à travers le monde » − quelle source de lumière et de vie ! quelle grâce ! « Nous t’adorons ô Christ et nous te bénissons, parce que tu as racheté le monde par ta sainte Croix ».

 

Père Gilles Morin,

Curé