Le prêtre au cœur qui s’immole et qui aime

 

Il est breton ; je le suis. Il est né en 1955 ; moi de même. Il est d’une famille de 7 enfants ; moi également. Il est Religieux de Saint Vincent-de-Paul ; je suis aussi membre de cette Congrégation que lui et moi aimons tant et à laquelle nous avons voué notre vie. Il est prêtre dans cet Institut ; il l’est au même titre que moi. Aujourd’hui, il jubile ; avec lui, nous rendons grâce à Dieu pour ses 25 ans de sacerdoce.

 

Que de différences pourtant entre lui et moi. Une paroissienne me rapportait un jour que le Père Emmanuel lui avait lâché ces quelques mots : « Le Père Morin, il est si brillant » (à voir). Je lui avais répondu spontanément : « On peut être brillant et se damner ; l’important c’est d’avoir le cœur brulant et d’aimer … c’est de s’immoler et de prier ». D’une harpe à 100 cordes peut sortir une affreuse cacophonie ; d’une autre à 10 cordes peut s’élever une merveilleuse mélodie. Un prêtre ne doit jamais chercher à briller aux yeux des hommes en étalant ses talents. Il est là comme un  » autre Christ  » pour servir et donner sa vie. L’enjeu est de taille. « Des prêtres, disait Saint Vincent-de-Paul, dépend le bonheur du Christianisme ; car si les bons paroissiens voient un bon prêtre, un charitable pasteur, ils l’honorent et suivent sa voie, ils tâchent de l’imiter ». Le Père Jean-Léon Le Prevost, fondateur de notre congrégation, a souligné la note spécifique qui devrait caractériser le Prêtre Religieux de Saint Vincent-de -Paul : « Qu’il soit attentif aux besoins des pauvres, qu’il ait l’intelligence de leurs peines, la compassion pour leur misère, qu’il en pénètre les causes, qu’il tâche d’y porter remède, qu’il soit homme de charité en un mot ».

 

Et le Père Emmanuel est « homme de charité ». Depuis 25 ans, il se donne aux pauvres avec tout son cœur. Il a le zèle des âmes et un grand souci de les voir en amitié avec le Seigneur. Ce n’est là que fidélité à ce qu’il écrivait à son Supérieur en date du  16 avril 1988, dans la lettre par laquelle il demandait à devenir prêtre : « N’est-ce pas « la meilleure part« , comme nous le rappelle le Père Le Prevost, que de se porter de préférence vers les plus petits et les plus faibles« . Et il me sera possible par l’ordination sacerdotale de leur transmettre la vie surabondante qui jaillit du Cœur transpercé du Christ. Que la vie et la vérité, que Jésus donne à profusion, libère ainsi de nombreuses âmes des liens du péché et de l’ignorance ! ».

 

Lorsque nous étions au séminaire, le Père Emmanuel et moi, nous aimions nous détendre en faisant du cross. Nous courions bien à l’époque. Nous allions bon train. Nous avions des jambes et du souffle. Si le corps n’a plus la même vigueur ni la même endurance, le cœur de notre jubilaire continue de battre au diapason du Cœur du Christ et de celui de la Vierge Marie… un cœur qui aime, qui s’immole et qui se donne. C’est beau ! Voilà le cœur d’un prêtre. Il faut vraiment en rendre grâce.

 

Père Gilles Morin

Curé

Tu m’offres ton Fils ; je t’offre aussi le mien

 

Les circonstances sont parfois déroutantes. Ce dimanche est pour nous celui du Trophée des familles. Or les textes de la liturgie nous mettent en présence de deux femmes ; l’une et l’autre ont perdu leur mari ; les voilà maintenant frappées par la mort de leur fils. Avouons-le : ces deux veuves endeuillées ne reflètent guère un modèle familial. Que viennent-elles nous enseigner en ce jour où maris et femmes avec leurs petits et moins petits vont se détendre et concourir dans notre grande cour de Notre-Dame de Nazareth ? En cette année de la foi, elles sont pour nous modèles de foi. La veuve dont nous parle le livre des Rois fait particulièrement mon admiration. «Donne-moi ton fils ! » lui demande le prophète Elie … et elle le lui donne. Au plus profond de sa souffrance, elle ne refuse rien à celui qui est à ses yeux l’homme de Dieu. Voilà qui me rappelle une histoire bien édifiante :

 

Un missionnaire, visitant le petit village de Karwa au Tchad, est heureux de célébrer la messe pour une trentaine de chrétiens, silencieux et recueillis, sous le toit de chaume qui leur sert de chapelle. Nous voici à l’offertoire ; avec le célébrant qui tient à deux mains la patène et la soulève dans un geste de sublime offrande, chaque maman élève vers le Seigneur son offrande bien à elle, son enfant, son plus jeune, son préféré, et prononce à haute voix : « Père Eternel, tu m’offres ton Fils, je t’offre aussi le mien« . Parmi elles, il y a Paulina qui, joyeusement, porte en ses bras son petit Louis, remuant et jaseur, son unique.

Quelques semaines plus tard, deux émissaires du village arrivent en plein midi chez le missionnaire : « Viens vite, Père ! et apporte la piqûre ; l’enfant de Paulina va mourir ! Le serpent noir l’a mordu. Viens avant que la mort l’attrape ». Le Père part, se précipite, fait au plus vite. Hélas ! il arrive trop tard. Le petit Louis est déjà mort, enveloppé dans un drap blanc, reposant dans une fosse creusée près de la case. Paulina crie de douleur. Sa voix s’élève dans Karwa. Elle pleure son enfant chéri.

Quelques jours plus tard, le Père revient dans la brousse de Karwa, s’approche doucement de Paulina et lui murmure : « Je sais que tu as beaucoup de peine … aussi j’ai prié pour toi. C’est une grande épreuve qui te frappe et mon cœur souffre avec le tien. Tu es chrétienne, Paulina ; j’espère que tu ne l’oublies pas et que dans ton cœur tu ne te révoltes pas contre Dieu ». Cette mère endeuillée se redresse alors. Tout son être se révolte : « Comment, Père ! N’est-ce pas toi qui m’a appris à offrir mon fils à Dieu à chaque messe ? Tu crois donc que je n’étais pas sincère quand je disais : « Père Eternel, tu m’offres ton Fils, je t’offre aussi le mien ? » Est-ce que moi, maintenant, je vais me révolter ? Non, Père ; Le Seigneur a donné, le Seigneur a repris. Je lui ai offert mon petit Louis ; il est à Lui pour toujours ; je sais que là-haut, il vit ».

 

En nos temps tourmentés, il est si précieux d’avoir de tels témoignages qui nous rappellent que tout vient de Dieu et que tout appartient à Dieu. Nos familles ne sont pas de simples constructions sociales remises entre les seules mains humaines dans une spirale individualiste. Elles sont le lieu du don de Dieu, du don de soi, et du don à Dieu. Le Seigneur, nous redit aujourd’hui : « Donne-moi ». Par-delà la dureté et les complexités de nos routes, par-delà même nos vues trop humaines, donner à Dieu et lui redonner sans cesse, c’est avancer sur un chemin de foi qui mène toujours à la résurrection et la vie.

 

Père Gilles Morin

Curé