Ils donnent envie de veiller

 

Vous le savez : durant le week-end prolongé de la Toussaint, j’étais en retraite à l’abbaye de Solesmes avec les animateurs du patronage des garçons. Quel temps de grâces ! Quel lieu de paix où au rythme lent du pas des bénédictins et sous le charme du chant grégorien, nos âmes ont pu se ressourcer en Dieu et s’élever vers lui. Par leur vie métronomique, ces moines nous enseignent. Ce sont des hommes de l’absolu. Ils ont cherché la Sagesse incarnée ; ils l’ont trouvée ; ils l’aiment et ne pensent plus qu’à elle. Ce sont des veilleurs dont la lampe brille dans l’obscurité de notre monde. Toute leur vie est prévoyante : ils sont remplis de l’huile de la louange, de la contemplation et de l’intercession. Oui, ils intercèdent auprès du Dieu de toutes miséricordes pour les hommes de ce temps qui trop souvent vivent en insensés, oubliant l’essentiel, se divisant et s’entredéchirant, s’agressant et se violentant. Ces moines sont donc des artisans de paix, habités par le Dieu de paix, dont l’abbaye est un havre de paix.

 

Vous le savez aussi, sans doute par expérience : les retours de retraite sont comme l’après Thabor. Après le temps de la Transfiguration, il faut redescendre dans la vallée et se retrouver dans le bouillonnement de ce monde. C’est notre lieu habituel de mission et de sanctification. Le choc est parfois rude. Ce fut particulièrement le cas pour moi en cette Toussaint 2011. À peine rentré à Notre-Dame de Nazareth, on s’empressa de m’alerter : « Père, le site internet de la paroisse a été piraté ». Je me mis donc devant mon ordinateur pour aller vérifier : Sur la page d’ouverture du site de notre paroisse s’affichait le drapeau algérien et des liens vers des sites musulmans. Puis, en  référence à la date du 1er novembre 1954, apparaissait ce message en anglais : « Les Algériens n’oublient jamais la vengeance » (« Algerian never forger revenge »). Que c’est-il passé ce jour-là, je l’ignore. Je n’étais pas né et j’avoue bien simplement mes lacunes en connaissances historiques. Je comprends qu’il soit légitime de ne pas oublier des événements marquants, voire dramatiques, qui ont pu bouleverser toute une vie. C’est même parfois un devoir. Mais la vengeance ne saurait être un baume salutaire ni une source d’apaisement. Elle laisse les plaies à vif et ne fait pas revivre. Les algériens non-extrémistes le savent bien, à commencer par les chrétiens.

 

En ce soir de la Toussaint, face à ce piratage informatique, me revenait spontanément à l’esprit ces appels du Christ que nous connaissons bien : « Vous avez appris qu’il a été dit : Tu aimeras ton prochain, et tu haïras ton ennemi. Mais moi, je vous dis : Aimez vos ennemis, bénissez ceux qui vous maudissent, faites du bien à ceux qui vous haïssent, et priez pour ceux qui vous maltraitent et qui vous persécutent, afin que vous soyez fils de votre Père qui est dans les cieux ». Oui, l’hymne des béatitudes entendue le matin dans l’abbatiale de Solesmes résonnait en moi si paisiblement : « Heureux les miséricordieux, ils obtiendront miséricorde…/…  Heureux les artisans de paix, ils seront appelés fils de Dieu ». Je pensais encore à ces moines. J’ai demandé au Seigneur de me faire la grâce d’être moi aussi un bon veilleur …  pour que toujours, partout et jusqu’au bout, la lampe de mon cœur brille de l’huile de la tendresse, de la bonté, du pardon, de la miséricorde. Cette sagesse me paraît si resplendissante.

 

Père Gilles Morin

Curé

El cielo ve

 

Ils ne sont pas prêtres, mais ils se livrent à une véritable liturgie : celle du spectacle. Ils ne sont pas davantage scribes, mais ils écrivent et composent. Ce ne sont pas non plus des pharisiens mais par leur chanson, ils prodiguent un véritable enseignement. Ils jouent non point l’hymne du bonheur au son des harpes et des cithares mais font l’éloge du désespoir au rythme de leurs guitares. Surtout, ne pratiquez pas et n’observez pas ce qu’ils peuvent vous dire.

 

J’ai fait leur connaissance cet été par le biais de la radio. J’étais au volant de la voiture ; je venais d’écouter les informations. Puis il y eut quelques chansons. L’une d’entre elles me séduisit instantanément. J’aimais son rythme entraînant et ses consonances musicales. Tout en conduisant, je me mis à tapoter des deux mains sur le volant : pas très prudent. La mélodie était simple, je la fredonnais ; le refrain (et lui seul) était en espagnol : il y était visiblement question du ciel : « El cielo, el cielo », répétaient les chanteurs : thème plutôt séduisant.

 

Deux ou trois jours plus tard : même situation. Mais voilà que par-delà le rythme toujours entraînant, mon attention se porte sur les paroles. Je suis consterné. Oui, on chante le ciel mais pour dire que ce n’est qu’un rêve ; Oui, on chante le ciel mais pour ne livrer que la vision dramatiquement désespérante d’une vie sans verticalité ni spiritualité. Jugez-en vous-mêmes :

 

« Le jour de ma mise en bière, ne touchez pas à mon âme
Elle trinquera encore sur terre, à la vie, à la mort, au vin, aux femmes
Ne lui parlez pas de vos cieux ni de la paix de vos églises
Les péchés qui vous scandalisent auront été ce qu’il y a de mieux…/…
Le ciel n’a jamais pu grand-chose, il ne m’envoie pas sur les roses
Il ne m’en voudra pas si ce soir je le détache de l’espoir ».


« Cielo ciego » : « Le Ciel aveugle » : Telle est le titre de cette chanson. Surtout, ne chantez pas cette hymne à la désespérance ; ne l’observez pas, ne la pratiquez pas. Attention aussi à vous qui vous imaginez que le Ciel ne voit pas : Au Ciel, il y a Dieu ; au Ciel, il y a Jésus et Marie ; au Ciel, il y a une multitude de saints qui débordent de bonheur. Ils voient lorsque vous vous en prenez à notre religion ; ils voient quand vous souillez le visage du Christ, lorsque vous blasphémez son saint nom. Ils voient lorsque vous tournez en dérision ce qu’il y a de plus sacré. Ils voient aussi que vous n’êtes pas heureux ; et ils ne s’en réjouissent pas.

 

« El Cielo ve » : Le Ciel voit. C’est notre chant ; c’est notre foi. Et ce chant est plein d’espérance et message de bonheur. N’agissez pas toujours d’après nos actes, car nous sommes de pauvres pécheurs aux voix parfois éraillées et discordantes. Mais ce chant : chantez-le par toute votre vie, pratiquez-le, observez-le. Il y va de votre bonheur, de votre éternité.

 

Père Gilles Morin

Curé